L'autre rêve américain
Construite sur le credo de l'antidopage, l'équipe Slipstream tente d'allier rigueur et convivialité. Trouvera-t-elle sa place ?
David Millar ne pense qu'à ça. A son maillot de champion de Grande-Bretagne du « chrono » bloqué par les douanes à l'aéroport de Barcelone. « J'ai tellement attendu pour l'avoir... », gronde gentiment l'Ecossais. L'hiver souffle son air froid sur Gérone, où une partie de l'équipe Slipstream effectue son dernier stage d'avant saison et le feuilleton du national jersey égaye les journées de la petite bande. « Tant qu'il ne l'aura, il sera comme un enfant », sourit Jonathan Vaughters, le manager de la formation américaine.
Le Blackberry greffé à la main, l'ancien coureur de US Postal et du Crédit Agricole surveille ses troupes avec une douce bienveillance. Ce jour-là, c'est lui qui est au volant de la voiture pour suivre les coureurs dans leur sortie de cinq heures par-delà les petits cols du bord de mer. C'est lui qui récupère les vêtements, tend les bidons de boisson sucrée, les barres de céréales. Et son ½il avisé en profite pour prendre des notes, sur un coup de pédale plus ou moins léger, une jambe déjà effilée, une position à corriger. Le tout dans une ambiance sans nuage. « Pour le moment c'est 100 % de complicité à tous les niveaux, remarque-t-il. C'est le début d'un beau projet, nouveau et créatif, avec des coureurs en qui j'ai confiance. Notre image est excellente mais la guerre sera longue. »
Car Vaughters se sait attendu. Depuis 2003, l'américain bâtit pierre à pierre son équipe sur le credo de l'antidopage. Parti avec son argent et six jeunes du cru, il a en chemin croisé l'homme providentiel, Doug Ellis, un riche homme d'affaires new-yorkais. « Il rêvait d'une équipe américaine qui participe au Tour et l'argent n'était pas un problème, se souvient Vaughters. Je lui ai dit que ce serait difficile et que, surtout, cela se ferait sans dopage. Et que c'est sur ce point que l'on communiquait. »
Slipstream était née, Slipstream, seule équipe n'ayant pas pour nom principal celui d'un sponsor. « C'est un label, explique Vaughters, une philosophie nouvelle fondée sur l'éthique. « Slipstream », c'est quand on est à l'abri dans la roue du coureur qui vous précède. C'est l'aspiration. »
Vaughters avait donc l'idée, l'argent (8 millions d'euros cette saison), restait le casting. A son groupe de jeunes américains, il a ajouté des guerriers rompus aux joutes européennes, Millar, Zabriskie, Backstedt, Vandevelde, Danielson, ...Suffisant, en tant que Continental Pro, pour prétendre à une invitation au Tour de France. Surtout que la mode est à l'antidopage. Pourtant, rien de tout ça ne transparaît dans le quotidien de l'équipe. « Lors du stage en novembre (2007) au Colorado, on a eu droit à des discours très offensifs, explique Lionel Marie, l'un des directeurs sportifs, ex-crédit agricole. Le message a été martelé une fois pour toute et, depuis, on laisse les gars tranquilles. Ils ont signé pour ça. »
Vaughters : « Pas d'auréole au-dessus de ma tête »
Le système mis en place par Vaughters est pourtant des plus exigeants. L'originalité, c'est le regroupement des infrastructures et de la majorité des hommes dans un même lieu. Dix-neuf des vingt-cinq coureurs vont ainsi passer la saison à Gérone : « Ils ne seront jamais livrés à eux-mêmes, explique Vaughters. On est là pour répondre à toutes leurs attentes. » « On n'a qu'à demander, ajoute Millar. On nous prend pour des adultes, ce qui est rare. Les coureurs sont généralement traités comme des écoliers incompétents. » Le regroupement permanent permet ainsi de garder un ½il sur eux. Christophe Laurent, qui a quitté Montpellier pour la Catalogne, ne s'en plaint pas : « Jamais je ne connu un tel confort. Coté boulot, c'est super pointu. En dehors, ça redevient relax. Au premier stage, on a bien bossé, c'était très carré, mais on avait un quartier libre un soir sur deux. Même chose ici. L'ambiance s'en ressent. » A ses côtés, Kilian Patour, déjà de l'aventure l'an dernier, acquiesce : « Bien sûr, cela peut paraître très lourd, très contraignant. Mais ici, on fait ce qu'on dit. Ce ne sont pas que des mots. »
Vaughters a également mis sur pied un système de contrôle interne très pointu qui, fait unique, est géré par un organisme indépendant. Le programme proposé par Agency for Cycling Ethics prévoit 26 contrôles hors compétitions (sang et urine) par coureur, soit un toutes les deux semaines, et 12 contrôles pendant les courses. Cela permet de bâtir un profil biologique, dans lequel la moindre incartade sera détectée. Personne ne s'en plaint : « Le réveil à 6 heures pour une prise de sang doit devenir une routine », explique Marie, relayé par Patour : « Moi, les contrôles internes, je ne m'en aperçoit plus. C'est le prix à payer, Maintenant, il ne faut pas que nous soyons une exception. »
Dès lors, tout le monde sait qu'il va falloir cravacher pour se faire une place au soleil. « Jonathan n'a pas oublié ce que c'était de souffrir sur un vélo, il ne nous a pas mis de pression inutile, avoue Millar. Quand la victoire sera là, il faudra l'apprécier comme quelque chose d'exceptionnel, la fêter et se remettre au boulot. » Et Vaughters de préciser : « Nos sponsors savent qu'on ne peut pas changer les choses en un claquement de doigts et que cela ne servira à rien de m'appeler au bout de quinze jours si on n'a pas gagné. Il y aura peut-être des moments de doute mais rien ne doit nous détourner de notre cap. »
Le cyclisme de demain est peut-être en train de naître dans les rues pavées de Gérone, là où, au numéro 4 de la Carrer de la Força , l'ancien appartement de Lance Armstrong est toujours en vente. En passant sous les fenêtres, Vaughters tient à préciser : « C'est moi qui ai découvert Gérone, pas Lance. C'était en 1997 dans l'équipe Santa Clara : six espagnols, six russes, moi au milieu. Pas facile pour commencer. » Pas facile, comme le bit qu'il s'est fixé : « Si j'ai un coureur positif, ce sera une catastrophe. Mais ma marge d'erreur n'est pas supérieure à celle des autres. Il n'y a pas d'auréole au-dessus de ma tête. Quand j'ai bâti l'équipe, j'ai étudié les profils sanguins des gars qui m'intéressaient. J'ai vu ceux qui avaient déjà fait des erreurs. Je leur ai dit les yeux dans les yeux que je le savais et que s'ils venaient chez moi, c'était terminé. Certains ont accepté, d'autres pas. » Il s'interrompt, tapote une énième fois sur son Blackberry. Puis reprend : « Et puis si je m'aperçois au bout de deux ans qu'on ne peut pas changer les mentalités, je ferai autre chose. Pour le moment, j'y crois. Nous ne sommes pas une grande équipe, plutôt comme les Trois Mousquetaires. On part à l'aventure.
Jean Pierre BIDET
Photo : l'équipe, à Gérone, présente au Tour du Qatar, (de gauche à droite)
David MILLAR, Magnus BACKSTEDT, Chris SUTTON, Christophe LAURENT,
Huub DUYN, Kilian PATOUR et Martijn MAASKANT
autour de Jonathan VAUGHTERS